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forum Forum index forumBienvenue sur le forum français forumPSYCHOLOGIE DU JOUEUR D'ABALONE ET AUTRES JEUX A INFORMATION COMPLETE

Author : Topic: PSYCHOLOGIE DU JOUEUR D'ABALONE ET AUTRES JEUX A INFORMATION COMPLETE  Bottom
 Abalekon
 Posts : 10
  Posted 09/02/2006 07:58:28 PM
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L'illusion du joueur
par Rémy de Gourmont

"Le joueur est toujours tenté de s'attribuer une valeur supérieure à sa valeur réelle." Tel est le théorème que pose, en une curieuse étude, moitié psychologique, moitié algébrique, un ingénieur algérien, M. Cornetz. Son désir de gagner, le souvenir de ses succès passés, sa confiance en lui-même font que le joueur, à un moment donné, se croit nécessairement plus fort qu'il ne l'est véritablement. Donc, s'il gagne, il n'est pas surpris ; mais s'il perd, il se dira : « J'aurais pu faire mieux, je n'ai pas donné toute ma valeur, toute mon attention ». Pour que cette opinion fût juste, il faudrait que le joueur se fît de sa force une idée basée non seulement sur la moyenne de ses victoires antérieures, mais aussi sur ses défaites. Or, l'amour-propre empêche que les mauvaises parties se représentent assez fidèlement à l'esprit pour contrebalancer le souvenir des parties heureuses. Il arrive donc que le joueur se surestime constamment et avec une parfaite bonne foi. Il n'est jamais tenté, quel que soit son caractère, de s'attribuer une valeur moindre que sa valeur réelle. La modestie de certains joueurs est toute de surface et leur défiance d'eux-mêmes, qu'ils proclament, se transforme bientôt, la partie commencée, en une confiance excessive. Un joueur est un homme qui se compare à tout moment à d'autres hommes. Il se juge, non pas avec l'indépendance d'un solitaire, mais sous la pression d'une vanité toujours surexcitée par la présence de vanités rivales. Dès que deux de ces vanités sont aux prises, chacune court après la victoire, nécessairement, et elle commence par s'attribuer, sans aucun souci de la réalité, la force capable de vaincre. Accepter le combat, n'est-ce point, par cela même, se croire le plus fort ?

M. Cornetz s'occupe surtout du joueur d'échecs, mais ses observations, comme il le dit lui-même dans sa préface, sont valables pour tous les jeux qui ne sont point de purs jeux de hasard, et même pour les luttes, les assauts d'escrime et on pourrait ajouter, pour les batailles militaires, et les plus sérieuses. Livrer une bataille, c'est jouer une partie. Cette psychologie du joueur est aussi celle du général. Que de batailles ont été perdues, parce que le général s'attribuait une valeur supérieure à sa valeur réelle ! Que de gouvernements même sont tombés pour s'être abandonnés aux illusions de leur amour-propre ! Napoléon III partant allègrement pour la frontière, n'est-ce point par excellence le type du joueur qui se surestime ? Il n'est point de bataille désintéressée; la partie de cartes la plus anodine excite chez les adversaires un désir certain de victoire. Ceux-là même qui se vantent d'un détachement parfait sont souvent les plus âpres au gain, la partie une fois engagée; ils s'entêtent et, battus, espèrent toujours un moment favorable. Les joueurs qui croient pratiquer le jeu pour le seul intérêt de ses combinaisons, de ses émotions, sont donc, leur bonne foi admise, victimes d'une illusion : ils se jugent autres qu'ils ne sont. C'est une attitude assez commune dans la vie. Nous nous croyons tous plus ou moins autres que nous ne sommes, si bien qu'un philosophe ingénieux, M. Jules de Gaultier, a créé, pour qualifier ce penchant universel, une expression particulière. Il appelle cela le bovarysme, en allusion à l'héroïne du roman de Flaubert, qui se croyait une grande amoureuse et qui n'était qu'une pauvre petite femme malade. Le joueur qui prétend ne pas jouer pour gagner est donc atteint de bovarysme. Mais il songe aussi, peut-être, à mettre son amour-propre à l'abri en cas d'insuccès. Battu, il jurera s'être amusé tout autant que s'il avait gagné. C'est une manière de se consoler qui n'est pas sans élégance. Le renard qui trouve les raisins trop verts nous a donné un exemple charmant de cette attitude dédaigneuse. M. Cornetz a vu à Alger, sur un vieil échiquier arabe, cette devise : « Le perdant a toujours une excuse ». La base de ses excuses est celle-ci : « J'aurais dû jouer autrement. Si j'avais avancé tel pion, telle dame, ou telle carte, sans aucun doute, j'aurais gagné ». Qui n'a assisté à ces discussions de coups, où les joueurs n'oublient que ceci, c'est qu'ils savent, au moment où ils discutent, des choses qu'ils ignoraient, au moment où se déroulait la partie ? La vérité, c'est qu'à un moment donné, quand on joue sérieusement, on joue toujours selon sa force, ni plus ni moins. Le vaincu a une excuse, soit ; mais c'est précisément parce qu'il est vaincu. Le vainqueur n'en a pas besoin. Etre vainqueur est un fait ; être vaincu en est un autre. Il y a dans les faits une logique, et la raison du plus fort est toujours la meilleure. Croire, si on est battu, qu'on aurait pu ne pas l'être, c'est par cela même supposer qu'on aurait pu, à ce moment, être une autre personne, ce qui est absurde. Mais cette illusion tient peut-être à des causes invincibles. La principale est que, comme je l'ai déjà dit, au moment où nous sommes battus, nous nous souvenons, non pas de nos anciennes défaites, mais bien de nos anciennes victoires, et de cela seul. Nous nous reconnaissons une capacité générale, une capacité de principe qu'une infériorité accidentelle ne saurait atteindre. Il ne nous vient pas à l'idée, la vanité le défend, que notre valeur réelle n'est probablement qu'un composé assez équitable de supériorités et d'infériorités également accidentelles. La balance penchera toujours du côté de l'amour-propre.

Il faut reconnaître que, si cette illusion d'amour-propre a de grands inconvénients, si elle fausse notre jugement critique, non seulement sur nous-mêmes, mais sur les autres, si elle nous entraîne à des estimations fausses, elle a, en contre-partie, de grands avantages. « L'illusion qui accompagne l'homme au cours de la vie, dit M. Cornetz, est une condition nécessaire d'existence, un produit précieux de l'instinct vital ». L'homme qui se surestime est aussi celui qui est capable de se surmonter. Il est nécessaire, au grand jeu de la vie, d’avoir confiance en soi-même. Si l'on ne s'estimait qu'à sa juste valeur, on ne s'estimerait pas assez. Si l'on ne s'accordait pas une force supérieure à sa force réelle, on n'oserait jamais entreprendre l'impossible : or il n'y a peut-être que l'impossible qui soit digne d'être entrepris. Au pur point de vue pratique, si le but à atteindre n'était pas embelli par l'illusion, se mettrait-on jamais en marche ? Il est bon qu'après un échec l'homme puisse se dire, en toute naïveté : « J'aurais pu agir autrement ». Ce n'est pas vrai, sans doute ; mais cela peut créer dans l'avenir une grande vérité. L'erreur est une grande génératrice de vérités. La vérité d'aujourd'hui a sa racine dans l'erreur d'hier. Les illusions ont souvent créé des forces réelles. « Vous pouviez faire mieux », dit l'éducateur à son élève. Il met ainsi dans l'esprit de l'enfant une croyance, une idée qui engendrera immédiatement un espoir et, dans le futur, une force. Ne raillons donc pas trop le joueur qui a une belle confiance en lui-même. Sans doute cette confiance le poussera à accepter des combats inégaux où il sera vaincu ; mais il arrivera aussi qu'il sortira vainqueur des luttes dans lesquelles il n'aurait pas osé s'engager, si la bienfaisante illusion n'avait considérablement grossi à ses yeux sa valeur réelle. Finalement, il arrive, dans bien des cas, que la valeur réelle était conforme à l'estimation faite par l'amour-propre. Il ne faut pas s'y fier, il s'agit de jeu, mais c'est le cas de ne pas craindre de répéter un proverbe et de dire : « Qui ne risque rien n'a rien ». Toutes les langues du monde ont des proverbes analogues. C'est donc que tous les peuples ont reconnu qu'une certaine activité est impossible sans une certaine illusion, et que, de tous les principes d'action, le plus puissant et le plus fécond est encore la confiance en soi-même.

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Rémy de Gourmont (1858-1915), poète, romancier, dramaturge et essayiste français, fut le principal critique du mouvement symboliste. Arrivé à Paris en 1884, il fonda, avec Alfred Vallette, Jules Renard et Louis Dumur le Mercure de France (1889), dans lequel il publia un pamphlet antinationaliste, "le Joujou patriotisme" (1891), qui lui valut d'être chassé de la Bibliothèque nationale où il était employé. Si, dans un premier temps, son œuvre se rattache incontestablement au symbolisme, dans la mesure où elle s'efforce de traduire en images des réalités d'un "autre monde", comme c'est le cas dans les romans Sixtine (1890), le Pèlerin du silence (1896) et D'un pays lointain (1898), ainsi que dans certains recueils de vers (les Oraisons mauvaises, 1900 ; Simone, 1901), dans un second temps, cette veine fut délaissée au profit d'un hédonisme sceptique qu'illustrent plusieurs récits (le Songe d'une femme, 1899 ; Une nuit au Luxembourg, 1905 ; Un cœur virginal, 1907) et, surtout, le recueil Lettres à l'Amazone (1914). Érudit et amateur de bizarre, Remy de Gourmont publia par ailleurs le Latin mystique, les poètes de l'antiphonaire et la symbolique au Moyen Âge, préfacé par Huysmans (1892), la Culture des idées (1900), mais aussi des poèmes dramatiques en prose (Lilith, 1892 ; Théodat, 1893) et des contes (Histoires magiques, 1894). Enfin, on lui doit plusieurs ouvrages de critique littéraire dans lesquels il révéla une sensiblité esthétique d'une profonde originalité (le Livre des masques, Portraits symbolistes, gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui, 1896-1898 ; l'Esthétique de la langue française, 1899 ; le Problème du style, 1902 ; les Promenades littéraires, 1904-1913).  

--Last edited by Abalekon on 2006-02-10 09:10:46 --

 Foxaphosphor
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 Foxaphosphor
  Posted 09/02/2006 08:01:41 PM
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 Foxaphosphor
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 Foxaphosphor
  Posted 23/02/2006 08:00:35 AM
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J'ai retouvé hier, en rangeant mes placards, une bille noire d'abalone qui manquait à mon jeu. Je me suis rendu compte alors que la bille manquante, qui amputait le jeu au point de me dissuader de jouer, faisait figure de membre, d'organe appartenant à un tout, et que son absence créait un manque autrement douloureux que la seule disparition d'un objet somme toute futile et de peu de valeur. Cette vision quasi-physiologique d'une collection de 14 billes blanches et 14 billes noires qui s'articulent entre elles, exerçant des pressions ou subissant les poussées de l'adversaire, m'a remis en mémoire la comparaison établie par Michel Lalet et Laurent Levi entre les sumotoris et les joeurs d'abalone (cf : "Le Livre d'Abalone" - éditions Bornemann). J'en suis arrivée à penser que nous sommes en mesure de parler de lutte quand le jeu devient lieu d'échanges affectifs, de douleurs. Cela implique la constitution d'un corps symbolique, l'hypertrophie du corps réel du joueur, afin de pouvoir, compte-tenu des exigences posées par les règles et la structure du plateau (28 billes, mouvements pré-déterminés, etc) entrer dans le jeu.  

Dans un face à face muet, les sumotori visent à occuper d'une façon unilatérale l'espace défini par les corps et les règles des échanges. Le but de cette relation c'est d'obliger l'autre à modifier son rapport à une situation. Dans ce combat de sumo où, après s'être observés longuement, l'affrontement ne dure généralement que quelques secondes avant que l'un des lutteurs ne soit poussé hors du cercle, le corps réel est pris dans un jeu de relations dont l'enjeu est le corps lui-même, c'est à dire la présence - présence à l'intérieur du cercle - voire la vie.

La présence de l'autre nous met au pied du mur de notre imaginaire, en nous sommant de le réaliser ou de l'abandonner. Par la même, la réalité de l'autre, sa consistance, sont présence immédiate et portent le témoignage d'une séparation entre notre imaginaire et le réel. En même temps, l'adversaire est la condition de possibilité et de légitimité de notre projet. L'adversaire n'est pas simplement un " faisant face " avec qui nous échangeons des informations, il est aussi une réalité que nous ne pouvons que deviner à travers l'ensemble de nos perceptions et qui s'impose comme telle.

Au jeu d'abalone comme dans la lutte, il y a ces sensations et ces sentiments, et (même si nous ne voyons pas physiquement notre adversaire lorsque nous jouons en ligne), nous ne manquons pas de nous en faire une représentation ; il y a cette impression de puissance lorsque nous savons que l'adversaire court à sa perte ; il y a cet étonnement panique qui nous saisit lorsque nous constatons que nous avons commis une erreur qui pourrait s'avérer fatale ! L'ensemble de notre construction, voire le jeu lui-même, se dissout dans le vide laissé par la bille en prise ou l'enfoncement de nos lignes. Pourtant, nous ne sommes pas physiquement sur l'abalonier, ce ne sont que des billes que nous poussons du bout des doigts !

Puisque nous admettons l'idée selon laquelle, dans ces deux activités, il y a confrontation dans un rapport de forces physiques ou intellectuelles, peut-on parler de corps du jeu et de lutte au jeu en vertu d'une analogie ? Un rapport similaire entre des termes différents peut-il justifier un glissement sémantique : sumo / abalone, et enfin corps / billes ?

L'hypothèse que je formule est qu'il y a lutte au jeu d'abalone parce qu'il y aurait un corps dans le jeu et pas simplement une confrontation abstraite. L'analogie est insuffisante pour expliquer ce déplacement, l'identité de rapport n'impliquant pas l'identité des termes.

L'effectivité d'un corps symbolique implique un investissement affectif dans les éléments du jeu et des combinaisons possibles à la lumière des règles. Le dépassement de la valeur purement instrumentale des billes se manifeste déjà dans le fait que nous reconnaissons que c'est nous qui avançons dans chaque déplacement effectué. Se sentir à l'aise dans l'utilisation de telle ouverture ou telle autre n'est peut-être pas simplement dû à la valeur opératoire de celle-ci dans une stratégie de gain.

Revendiquer un espace affectif à l'intérieur du jeu ne signifie pas que nous nous rangions derrière l'idée suivant laquelle la manière de jouer soit le reflet, l'image du joueur. Le " dis-moi comment tu joues, je te dirai qui tu es " nie l'adaptabilité du joueur à la situation, ainsi que le statut de sujet. Dans le meilleur des cas, le style est une trace du sujet, non le sujet lui-même !

L'investissement affectif se réaliserait au fur et à mesure que se tisse entre les billes des relations de protection et d'occupation de l'espace : cette bille me serait utile pour exercer une poussée ici, mais je sais qu'en la déplaçant je vais laisser à mon adversaire une possibilité de pousser là… A mesure que nous constituons ce corps symbolique, la complexification du jeu rend d'autant plus autonome le corps de la partie. Petit à petit, le cours de la partie, trouvant sa propre unité, peut basculer. Le joueur qui se fache parce qu'il perd, exprime non seulement une souffrance, mais aussi le mauvais calcul de sa présence.

Par conséquent, pour qu'il y ait lutte, il est nécessaire qu'au préalable un corps symbolique se constitue. C'est-à-dire que s'opère un déplacement du jeu dans le champ de nos représentations, d'un savoir jouer à un être dans la partie. Jouer, c'est d'abord donner du mouvement, façonner une figure à un corps par une série d'articulations.

Ainsi la constitution d'un espace affectif, de plaisirs, de douleurs, de projets, prend en charge la totalité de la structuration du jeu et de la partie (ce sont les Blancs ou les Noirs qui gagnent, pas seulement les deux ou trois billes qui qui auront procédé à l'éjection finale). La "corporéfication" du jeu nous autoriserait à parler de lutte.

En effet, l'espace affectif comme condition de possibilité de la lutte doit s'articuler avec deux autres dynamiques : la connaissance des règles et la confrontation.

Les règles autorisent le jeu autant qu'elles définissent le cadre et les moyens de jouer. Par la même, jouer, ce n'est pas refuser un certain ordre : les joueurs entérinent la règle.

Nous ne nous étendrons pas sur la perversion de la pratique abalonienne qui consiste à élever au niveau de la loi, au nom de l'efficacité, telle ouverture ou telle structuration du jeu : prendre le centre, faire bloc, etc. Dans ce cas, on joue pour légiférer, c'est-à-dire, faire d'un fonctionnement particulier une nécessité absolue à laquelle les autres doivent se soumettre. Cependant, en un certain sens, légiférer en fonction de soi ou à l'inverse des dogmes, cela signifie que nous avons fait l'expérience de l'inépuisabilité du jeu, que le jeu porte toujours un inconnu.

Lutter, c'est donc utiliser tout le champ des possibles dégagés par le jeu, mobiliser toutes les ressources (nous y compris), une exploitation totale de quelques billes ou de toutes, et ce, dans le respect des règles. L'investissement affectif ne serait-il pas alors cette mobilisation des possibles par l'intermédiaire d'une stratégie et d'une tactique ? C'est la structure de notre jeu (y compris les billes passives) qui est engagée dans le mouvement d'une seule bille.

La lutte porte en elle-même une démesure, celle qui consiste à évoluer sur le fil du rasoir, à engager le tout sur le particulier. Et là, le moindre faux mouvement entrainera peut-être la coupure fatale. Le sens de la lutte s'échappe alors du jeu.

Par Phedra


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